Les Europe navales : quelles perspectives pour l’utilisation diplomatique de la Flotte ?

 

 

© Anton Balazh.

© Anton Balazh.

Quelle est la première marine européenne ? La question est simple mais la réponse ne peut qu’être complexe. Ravir la place de première force navale européenne est une potentielle source de prestige dont peut découler un certain capital politique. Sur le plan géopolitique, il ne s’agit pas d’ « une » mais bien des Europe. C’est pourquoi est repris, ici, le concept d’ « Europe en cercles concentriques » non pas pour désigner une quelconque réforme de l’Union européenne mais bien différentes organisations internationales qui ne reposent pas sur le même espace géographique, tout en ayant le continent européen en partage. Horizon qui permet de souligner que la Marine nationale ne sera la première marine d’ « Europe » que dans un seul de ces cercles et, pour rayonner plus en avant, n’a que deux solutions à sa disposition dont une seule est viable : l’expansion budgétaire et la création de forces navales bi- ou trilatérales.

Sur le plan géopolitique, il y aurait plusieurs Europe qui comptent :

  • L’Union européenne (1951) ;
  • L’OTAN (1949) ;
  • L’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe – 1973).

Le premier de ces trois cercles est l’Union européenne. Espace dans lequel la Marine nationale aurait pu prétendre à ravir la place à la Royal navy pour le premier tiers du XXIe siècle. Les choix effectués en 2008 provoquaient une réduction sensible du tonnage de la Royale là, où, elle aurait pu largement dépasser le tonnage de 1990 (339 000 tonnes) la Flotte n’aurait pas déplacé 281 000 mais 444 000 tonnes en 2016 grâce à l’appoint de 163 000 tonnes de constructions neuves. Cet effort représentait de très raisonnables tranches navales de 20 000 tonnes par rapport aux objectifs des redressement (plan naval de 1952) puis restauration navale (plan naval de 1972) de tranches annuelles de plus de 30 000 tonnes. Entre parenthèses, ce tonnage correspondait bel et bien à un renouvellement des bateaux consécutifs à des besoins régulièrement identifiés par le politique dans trois livres blancs et un plan naval.

La Royal Navy, sur la même période ne régressait « que » de 70 000 tonnes en venant de 476 à 407 000 tonnes. Sous la pression des financiers, elle ne réduisait pas de manière homogène la voilure mais procédait à des abandons de capacité ciblée sur l’aviation de patrouille maritime, le combat naval et l’aviation embarquée sur porte-aéronefs. La sortie, effective, du Royaume-Uni de l’Union européenne, en 2019, modifiera le classement naval dans l’Union.

 


Union

européenne

Tonnage

(2016)

Flottes

(2017)


Royaume – Uni

407 000 tonnes
  • 6 unités amphibies
  •  4 SNLE
  • 6 SNA
  • 19 frégates
France 281 000 tonnes
  • 1 porte-avions
  • 3 porte-hélicoptères d’assaut amphibie
  • 4 SNLE
  • 6 SNA
  • 17 frégates
Italie 125 000 tonnes
  • 2 porte-aéronefs
  • 3 TCD
  • 6 sous-marins
  • 18 frégates
Espagne 87 000 tonnes
  • 1 porte-aéronefs
  • 2 TCD
  • 6 sous-marins
  • 11 frégates
Allemagne 61 000 tonnes
  • 5 sous-marins
  • 10 frégates

Tableau 1 – Classement des cinq premières de l’Union européenne. Sources : Flottes de combat 2016, Word Naval Review 2017 et World Submarines : Covert Shores Recognition Guide.

Le cadre otanien est particulièrement dans la mesure où l’Alliance atlantique s’est, dans un premier temps, construite autour d’une construction géopolitique essentiellement maritime et faisait la part belle, dans les problématiques géostratégiques, à quelques hypothèses d’engagement dont une sorte de nouvelle « bataille de l’Atlantique ». La montée en puissance des sous-marins dans la marine soviétique accréditait, tout du moins, cette menace.

En outre, l’OTAN permet de reconsidérer furieusement les prétentions françaises puisque dans un certain nombre de capitales et partis européens, l’alliance est l’échelon le plus pertinent pour débattre de la sécurité européenne et y produire les arrangements les plus utiles. Ici, la première marine de toute l’alliance est l’US Navy sans la moindre possibilité de contestation. La deuxième est la Royal navy et les deux marines sont très liées par un certain nombre de partenariats et coopérations. Le tableau suivant ne suppose pas que toute la marine américaine soit concentrée dans l’Atlantique Nord mais bien qu’elle est entièrement concernée par les engagements contractés par Washington.

 


OTAN
Tonnage

(2016)

Flottes

(2017)

États-Unis 3 000 0000 tonnes
  • 10 porte-avions
  • 9 LHD/LHA
  • 31 unités amphibies
  • 14 SNLE
  • 4 SSGN
  • 1 SNOS
  • 52 SNA
  • 22 croiseurs
  • 63 destroyers
  • 7 frégates
Royaume-Uni 407 000 tonnes
  • 6 unités amphibies
  • 4 SNLE
  • 6 SNA
  • 19 frégates
France 281 000 tonnes
  • 1 porte-avions
  • 3 porte-hélicoptères d’assaut amphibie
  • 4 SNLE
  • 6 SNA
  • 17 frégates
Italie 125 000 tonnes
  • 2 porte-aéronefs
  • 3 TCD
  • 6 sous-marins
  • 18 frégates
Turquie 102 000 tonnes
  • 13 sous-marins
  • 16 frégates

Tableau 2 – Classement des cinq premières marines de l’OTAN. Sources : Flottes de combat 2016, Word Naval Review 2017 et World Submarines : Covert Shores Recognition Guide.

En l’occurrence, l’investissement diplomatique français dans les structures otaniennes est moins faible que dans les structures de l’Union européenne depuis que l’UEO a périclité. La grande aventure française en la matière aura été de tenter d’obtenir le commandement Sud de l’Alliance atlantique (voir à ce sujet : Olivier KEMPF, L’OTAN au XXIe siècle – La transformation d’un héritage, Monaco, Éditions du Rocher, 2014 (2010), 614 pages). Ce commandement revient traditionnellement, revient à un officier américain possédant la double-casquette de commandant également la VIe flotte. Le Président Jacques Chirac tente d’échanger le retour de la France dans le commandement intégré contre une nouvelle organisation de l’OTAN : première tentative avec un « super-SACEUR » s’occupant des affaires euratlantiques avec un adjoint atlantique et un adjoint européen (du pilier européen dans l’Alliance ?), deuxième tentative avec le commandement Sud (Ibid., pp. 160-163).

La concentration méditerranée de la Marine nationale découle de deux postulats : le premier, par la charte de Portal (1820), était que la Marine nationale cessait de concurrencer et de contester la prééminence de la Royal Navy, puis de la première marine mondiale en général. Le deuxième était que, en raison de la servitude de la stratégie navale à la stratégie générale, l’impératif premier en mer était le maintien des liaisons avec l’Empire et tout particulièrement avec l’Afrique du Nord pour le transport des troupes nécessaire à la tenue du choc puis du front au Nord ou à l’Est et le soutien de l’effort de guerre par les ressources de l’Empire. Cette concentration n’a pratiquement pas évolué depuis le XIXe siècle. Mais là, où, la Marine nationale pouvait constituer la première force navale méditerranéenne, les choses sont moins évidentes depuis le réinvestissement de l’ancien lac otanien par l’US Navy. La mise en service d’un deuxième porte-avions assurerait la première place pour les premier et deuxième tiers du XXIe siècle.


Méditerranée
Tonnage

(2016)

Flottes

(2017)

États-Unis 209 100 tonnes Forces permanentes (56 000 tonnes)

  • 1 navire de commandement
  • 4 destroyers

Forces ponctuelles (153 100 tonnes)

  • 1 CVN
  • 2 SNA
  • 1 croiseur
  • 3 destroyers
France 182 000 tonnes
  • 1 porte-avions
  • 3 porte-hélicoptères d’assaut amphibie
  • 6 SNA
  • 13 frégates
Italie 125 000 tonnes
  • 2 porte-aéronefs
  • 3 TCD
  • 6 sous-marins
  • 18 frégates
Turquie 102 000 tonnes
  • 13 sous-marins
  • 16 frégates
Grèce 64 000 tonnes
  • 11 sous-marins
  • 13 destroyers et frégates

Tableau 3 – Classement des cinq premières marines de la mer Méditerranée. Sources : Flottes de combat 2016, Word Naval Review 2017 et World Submarines : Covert Shores Recognition Guide.

Enfin, l’OSCE est une organisation au rôle éminemment économique et aux tâches sécuritaires bien plus modestes. Toutefois, cela permet de dépasser les cadres de l’Union européenne et de l’OTAN pour bien considérer que la France n’en est pas le membre naval le plus important ni même le Royaume-Uni, même en demeurant dans un cadre géographique strictement européen. C’est peut-être trop élargir la question que d’intégrer à ce classement les États-partenaires de l’OSCE mais c’est assez révélateur d’un impensé français que de tout résumer à un duel franco-britannique qui n’a plus lieu d’être.


OSCE
Tonnage

(2016)

Flottes

(2017)

États-Unis 3 000 000 tonnes
  • 10 porte-avions
  • 9 LHD/LHA
  • 31 unités amphibies
  • 14 SNLE
  • 4 SSGN
  • 1 SNOS
  • 52 SNA
  • 22 croiseurs
  • 63 destroyers
  • 7 frégates
Russie 1 150 000 tonnes
  • 1 porte-aéronefs
  • 13 SNLE
  • 12 SSGN
  • 11 SNOS
  • 16 SNA
  • 21 sous-marins classiques
  • 4 croiseurs
  • 14 destroyers
  • 12 frégates
Royaume-Uni 407 000 tonnes
  • 6 unités amphibies
  • 4 SNLE
  • 6 SNA
  • 19 frégates
Japon 403 000 tonnes
  • 4 porte-hélicoptères
  • 3 TCD
  • 17 sous-marins
  • 37 destroyers et frégates

France

281 000 tonnes
  • 1 porte-avions
  • 3 porte-hélicoptères d’assaut amphibie
  • 4 SNLE
  • 6 SNA
  • 17 frégates

Tableau 4 – Classement des cinq premières marines de l’OSCE en comptant les États-partenaires. Sources : Flottes de combat 2016, Word Naval Review 2017 et World Submarines : Covert Shores Recognition Guide.

L’ensemble des cercles concentriques amène à considérer quelques questions touchant à l’investissement diplomatico-militaire de l’outil naval dans les projets stratégiques français. Par exemple, la Royal Navy bénéficie toujours du Two-Powers Standard face aux deux premières marines suivantes de l’Union européenne (407 000 tonnes contre 281 000 à la France et 124 000 à l’Italie) mais se doit d’être associée étroitement à l’US Navy pour contre-balancer le poids de la marine russe. Du côté français, la Marine nationale bénéficie elle d’un Three-Powers Standard (281 000 contre 124 000 à l’Italie et 60 000 à l’Allemagne) dans le cadre de l’Union européenne et participe à une sorte de one thousand ships navy avec l’US Navy. Dans cette optique, le CJEF (688 000 tonnes) est le pivot naval entre les Nord et Sud de l’Union européenne navale.Une liaison avec les marines du Portugal, de l’Espagne et d’Italie (234 000 tonnes) autour d’une plus grande Marine nationale (515 000 tonnes) rééquilibrerait cette Europe centrée sur « la plus grande Royal Navy » (806 000 tonnes).

La question n’est pas de savoir qui sera la première force navale de l’Union européenne mais bien ce que la France peut espérer retirer de ce titre pour construire un ou plusieurs groupes navals avec ses voisins dans la perspective d’un projet géopolitique afin de renforcer ses positions diplomatiques dans l’OTAN et vis-à-vis des grandes marines de l’hémisphère Nord dont celles de l’OSCE.

 

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