Le difficile renouvellement des navires de ligne français

Le Dunkerque au havre _ au fond le Strasbourg

Le Dunkerque au Havre le 17 juin 1939 avec au fond le Strasbourg (Collection Wilfried Langry)

A la fin de la Grande Guerre, dans un contexte de désarmement généralisé, la Marine Nationale n’apparaît pas comme une priorité. Pourtant, beaucoup de grands navires sont fatigués et usés par quatre années de service.

Pire, la plupart sont totalement obsolètes. Seuls les  navires de ligne les plus récents sont conservés. Ils sont issus des classes Courbet et Bretagne. Seuls trois pré dreadnought de classe Danton sont conservés, à des fins d’instruction : Voltaire, Condorcet et Diderot. Rapidement, une première vague de navires récents est modernisée en tenant compte des enseignements du conflit. Il s’agit des Courbet, Jean Bart, Paris, Lorraine et Provence qui sont équipés d’une véritable conduite de tir ainsi que de la chauffe au mazout.

Durant le conflit, cinq navires de ligne se trouvaient en construction. Il s’agissait des Normandie, Flandre, Gascogne, Languedoc et Béarn. Leur achèvement est stoppé du fait des restrictions budgétaires et des importantes transformations devenues nécessaires avec pour en faire des navires de ligne modernes. Seul le Béarn sera achevé en sous la forme d’un porte-avions.

En 1922, le traité de Washington va réglementer les constructions navales à venir, en prévenant toute course aux armements. Des catégories de navires sont créées tels que les croiseurs lourds dont le tonnage est limité à 10 000 tW (déplacement Washington) et portant des canons d’un calibre ne dépassant pas 203 mm. Les navires de ligne sont limités à un tonnage maximal de 35 000 tW et 406 mm pour l’artillerie principale. Chaque pays signataire se voit alloué un tonnage maximal pour chaque type de navire. La France obtient un tonnage de 175 000 t de navires de ligne. En outre, elle est autorisée à construire un navire de ligne neuf en 1927, ainsi qu’un autre en 1929. Elle a également la possibilité de remplacer le cuirassé France, perdu par échouage le 26 août 1922.

Comme on peut le constater, la France avait la possibilité de lancer la construction de nouveaux navires de ligne relativement tôt. D’ailleurs, les premières études sont lancées dès 1926 par l’Amiral Salaün (chef d’Etat-Major de la Marine) qui demande l’étude par le STCN (Service Technique des Constructions Navales) d’un navire de ligne de taille réduite dont le déplacement aurait été de 17 500 tW. Ce navire devait être conçu pour mener la guerre de course et être supérieur aux nouveaux croiseurs de 10 000 tW qui allaient devenir l’ossature principale des escadres modernes.

Caracéristiques principales du croiseur de bataille de 17 500 tW :

Déplacement : 17 500 tW

Longueur : 205 m

Largeur : 24,5 m

Armement : 8 pièces de 305 mm portées par deux tourelles quadruples placées à l’avant du navire.

Portée de l’artillerie : 43 000 m

Vitesse : 35 nds

Protection : Capable de résister aux coups de 203 mm.

Ce premier projet évoque déjà les futurs Dunkerque avec le regroupement de l’artillerie principale à l’avant du navire, dans deux tourelles quadruples. Les tourelles quadruples avaient, d‘ailleurs, déjà été adoptées pour équiper les Normandie. Le choix du regroupement de l’artillerie à l’avant était dicté par plusieurs raisons. En premier lieu, la rivalité avec l’Italie désignait ce pays comme l’ennemi le plus probable. Les navires italiens étaient alors réputés pour être très rapides. Les combats se seraient donc principalement déroulés en chasse. Le navire français se serait donc retrouvé majoritairement derrière les navires italiens. Une conception plus classique aurait eu le désavantage de priver le croiseur de quatre pièces principales et sa puissance de feu aurait été drastiquement réduite. En second lieu, un tel regroupement avait pour avantage la réduction du caisson blindé et permettait d’alléger le navire. Les parties extrêmes étaient peu ou pas protégées.

Hommage aux disparus du phénix Strasbourg 1939

Les marins du Strasbourg rendent hommage aux disparus du sous-marin Phénix disparu en 1939 (Collection Wilfried Langry)

L’apparition des cuirassés de poche allemands va tout bouleverser. Malgré les clauses draconiennes imposées par le traité de Versailles, les ingénieurs allemands vont élaborer des navires bien protégés et armés de pièces de 280 mm, le tout pour un déplacement réduit. Il apparaît très vite que le projet de croiseur de bataille de 17 500 tW est insuffisamment protégé et sous armé pour affronter de tels navires. En conséquence, le nouveau chef d’Etat Major de la Marine, L’Amiral Violette, fait étudier un nouveau navire de 29 600 tW marchant 27 nds dès 1928.

Déjà à cette époque, les autorités navales françaises souhaitent la réalisation de navires de 35 000 tW. Toutefois, les infrastructures des arsenaux ne sont pas adaptées à la construction et à l’entretien de navires de ce tonnage. De coûteux travaux sont nécessaires, qu’il faudrait également associer aux coûts de construction. Les crédits alloués à la Marine sont alors trop insuffisants.

Le Strabourg à la mer date inconnue

Le Strasbourg à la mer, date inconnue (Collection Wilfried langry)

Devant ces difficultés techniques, lors de la conférence navale de Londres, le Conseil Supérieur de la Marine va militer pour la diminution des caractéristiques maximales autorisées pour les navires de ligne. Cela aurait pour avantage d’éviter à la marine française un état d’infériorité face à une nation qui utiliserait son droit à la construction de navires de 35 000 tW. La France se voit attribuer la possibilité de construire 70 000 t de navires de ligne. Le Chef d’Etat Major de la marine française, demande alors au STCN d’étudier des navires de 23 330 t afin d’utiliser ce tonnage. Trois exemplaires étaient alors prévus. Le tonnage unitaire choisi correspondait alors au tiers des 70 000 t allouées.

Un premier projet de loi pour la construction d’un croiseur de bataille est rédigé en octobre 1930. Ce navire devait remplacer le cuirassé France. Le Ministre de la Marine de l’époque, Jacques-Louis Dumesnil, décide de ne pas faire voter ce projet de loi. En décembre 1930, il demande des éclaircissements sur la solution d’un navire de 23 333 tW choisie en lieu et place de navires de 35 000 tW. Il lui est alors répondu que la construction de navires de 35 000 tW nécessiterait un investissement de 130 millions de francs pour construire les infrastructures adéquates. Ce surcoût très important n’aurait jamais pu être voté.

Visiteurs admirant les canons de 330 mm du Dunkerque

Visiteurs admirant les pièces de 330 mm du Dunkerque (Collection Wilfried Langry)

Les options sont alors les suivantes :

–         Construire deux 35 000 tW dont les études n’ont pas démarrer et nécessitant des travaux très importants au sein des arsenaux.

–         Construire quatre 17 500 tW dont les études sont déjà achevées mais qui se révèle déjà obsolète dans les domaines de la protection et de l’artillerie.

–         Construire trois navires de 23 333 tW dont les premières études sont achevées et compatibles avec les cales des arsenaux. De plus, ce déplacement apparaît comme le minimum pour une protection efficace contre les obus de 280 mm.

C’est la solution des trois navires de 23 333 tW qui sera finalement choisie. Le projet de loi est alors repris et présenté au nouveau ministre de la Marine, Albert Sarraut. Un exemplaire y est alors inscrit.

Caractéristiques principales du croiseur de bataille de 23 333 tW :

Déplacement : 23 333 t

Longeur : 213 m

Largeur : 27,5 m

Armement : 8 pièces de 305 mm disposées en deux tourelles quadruples à l’avant

12 canons de 130 mm en 3 tourelles quadruples, toutes disposées à l’arrière.

Vitesse : 30 nds

Protection : ceinture de 215 à 230 mm

Pont blindé de 100 à 130 mm

Strasbourg sortant de la rade de Toulon en 1942

Le Strasbourg quittant la rade abri de Toulon 1942 (Collection Wilfried langry)

Le projet de 23 333 tW est adopté et inscrit au titre de la tranche 1931 du programme naval. Les crédits alloués concernent uniquement le financement des études finales. Le projet va alors rapidement évoluer, avec un accroissement de la protection et du calibre des pièces principales. Le déplacement s’en trouve sensiblement modifié et est porté à 26 500 tW. En effet, des études plus poussées ont montrées que le déplacement de 23 333 tW, issu d’un calcul purement arithmétique était insuffisant pour procurer au croiseur de bataille une protection et une artillerie suffisante pour résister aux cuirassés de poche allemands. C’est ce dernier projet qui donnera naissance au Dunkerque.

Caractéristiques principales du croiseur de bataille de 26 500 tW :

Déplacement : 26 500 tW

Longueur : 215 m

Largeur : 31,08 m

Armement : 8 canons de 330 mm

16 canons de 130 mm en trois tourelles quadruples (à l’arrière) et deux tourelles doubles (sous le mât tour)

8 canons de 37 mm en 4 affûts CAD

32 mitrailleuses de 13,2 mm en 8 affûts CAQ

Vitesse : 29,5 nds

Protection : Ceinture 250 mm, Pont blindé supérieur de 140 à 150 mm, Pont blindé inférieur 45 mm.

Le cuirassé dunkerque à quai au havre 17 juin 1939

Le Dunkerque à quai au havre, le 17 juin 1939 (Collection Wilfried Langry)

La mise en chantier du Dunkerque est signée le 26 octobre 1932. Quelques critiques vont alors s’élever, déplorant un déplacement inférieur à 35 000 tW. Comme nous l’avons vu plus haut, jusqu’en 1934, les infrastructures sont insuffisantes pour armer de tels navires. De plus, à cette époque, seule l’Allemagne construit des navires de ligne alors que les grandes puissances navales ne prévoyaient pas de nouvelles mise en chantier avant 1936. La Grande Bretagne souhaitait même revoir à la baisse les caractéristiques des navires de ligne et la France ne souhaitait pas s’opposer à son allié. Il aurait aussi été très mal venu de mettre en chantier un navire de ligne de 35 000 tW juste avant la prochaine grande conférence de désarmement. Il y avait un grand risque de relancer une course aux armements navals.

Un second navire de 26 500 tW est inscrit, avec difficulté, dans la tranche 1934. Il s’agit du futur Strasbourg. Cette année 1934 est importante car elle voit l’Italie annoncer en octobre la construction de navires de 35 000 tW. Cette nouvelle va jeter un trouble dans l’Etat-major français. Le Strasbourg, dont la mise en chantier est imminente, doit-il être remplacé par une unité de 35 000 tW ? Les délais d’étude d’un 35 000 tW étant très importants, la mise sur cale du Strasbourg permettrait de posséder rapidement un second croiseur de bataille. Une amélioration de la protection sera néanmoins demandée par le Conseil supérieur de la Marine.

Le cuirassé Strasbourg

Le Strasbourg se mettant à quai (Collection Wilfried Langry)

La course aux armement navals est alors relancée en Europe. Les prochains navires de ligne français auront un tonnage de 35 000 tW et répondront aux Littorio italiens. Il s’agit des Richelieu et Jean Bart. Deux autres navires devaient suivre, les Gascogne et Clemenceau. Ils constituaient la réponse française aux Bismarck et Tirpitz allemands.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s