Le bastion du plateau continental

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La politique déclaratoire du candidat Donald J. Trump laisse de nombreuses traces dans les perceptions européennes en attendant que le cadre diplomatique (entre réactions au nouveau style présidentiel et une impatience à peine dissimulée) soit arrêté. Une partie de l’Europe atlantique craint de perdre le bénéfice de la dissuasion (tant conventionnelle que nucléaire) américaine et réfléchit tout haut à la pertinence d’une dissuasion européenne. En attendant de revenir à un probable statut quo, il s’ouvre un espace de manœuvre pour affermir un pilier européen dans l’Alliance Atlantique grâce à une des mesures envisageables : la constitution d’un bastion du plateau continental.

L’élection de Donald J. Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique laisse craindre un flou diplomatique entre le désengagement et le partage du fardeau trans-Atlantique et trans-Pacifique. Les États membres de l’OTAN ayant le plus à perdre de ce qui s’apparenterait à un désengagement américain, même à la marge, du continent européen soulèvent depuis quelques semaines, déjà, la question nucléaire car l’Alliance atlantique est une alliance nucléaire. L’arme atomique est encore et toujours perçue comme la clefs de voûte du système de sécurité européen. Il ne s’agit pas encore d’autres choses que des prises de position des sociétés civiles concernées alliées à quelques ballons d’essai gouvernementaux.

Ce contexte amène à considérer que la Défense Anti-Missile Balistique (DAMB) aussi bien de théâtre que de territoire n’est nullement un substitut à la dissuasion. Tout du moins, l’achèvement d’une capacité de DAMB de théâtre grâce aux capacités de commandement de l’OTAN est tout sauf une priorité.

Et, pourtant, l’active diplomatie politico-militaire de la Russie, notamment ses diplomaties aérienne et sous-marine, dépeint un tableau pour les européens, somme de leurs perceptions divergentes, dans lequel il est hautement prioritaire d’équilibrer Moscou grâce à deux fédérateurs que sont une puissance extérieure ayant la masse critique pour le faire – les États-Unis – et la crédibilité politique pour engager le feu nucléaire.

L’OTAN est toujours perçue comme légitime en ce qui concerne la Défense de l’Europe. Quelques esprits aventuriers tentent de trouver une nouvelle architecture pour l’OTAN sans les États-Unis. Rien n’est fait, certes, mais soulever l’idée témoigne de la fébrilité de certaines chancelleries européennes. George Henri-Soutou montrait dans L’Alliance incertaine, les rapports politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1996 (Paris, Fayard, 1996, 496 pages) que le passage de la doctrine Dulles (1953 – 1962) – dite des représailles massives – à la doctrine McNamara (1962 – 1991) – dite de la réponse graduée – signifiait pour l’Allemagne que Washington n’élèverait pas le seuil nucléaire au point de subir des dommages, laissant l’Europe comme espace-tampon. Et par voie de conséquence, l’attitude allemande vis-à-vis de la bombe tricolore changea d’une posture hostile à des encouragements… jusqu’au retour d’assurances américaines similaires à l’état de l’ancien système précédemment quitté.

Il s’agit alors de considérer qu’il y aurait presque une crise à l’intérieur du lien transatlantique permettant de coupler les rives américaine et européennes. Tout du moins, il y a un moment de nécessaire clarification de la politique étrangère du président Trump qui n’est pas très éloignée de celle de Barack Obama à l’instar des réassurances données et affichées vis-à-vis des partenaires de Washington dans l’océan Pacifique. La France rencontrait un modèle réduit et comparable de cette crise latente quand Londres négociait les transferts de technologies attendus dans le cadre du programme Joint Strike Fighter. Pour donner une bonne mesure de son sérieux, la diplomatie britannique étudiait ouvertement l’hypothèse de l’achat de Rafale M pour ses porte-avions.

C’est pourquoi entre ces quelques positions d’acculturation à un fait nucléaire historiquement relégué à d’autres – en particulier en Pologne où il n’est pas encore reconnu que la taille des arsenaux ne détermine pas la crédibilité du feu nucléaire – et une diplomatie américaine qui n’est pas dans un processus de rupture à l’endroit de son engagement européen – est-ce que le contexte actuel est comparable à celui qui amenait la France du général de Gaulle à quitter le commandement intégré de l’OTAN ? C’est fort peu probable – il s’ouvre, néanmoins, un espace significatif pour quelques manœuvres diplomatico-militaires.

Rien n’indique que les special relationship entre Londres et Washington vont disparaître. Elles peuvent connaître quelques turbulences sur le temps court mais rien de significatif ne s’annonce à court et moyen termes. Si bien que la dissuasion océanique britannique demeurera étroitement liée à sa consœur américaine dont elle est technologiquement et très étroitement issue. La France demeurera avec sa doctrine importante dont l’un des intérêts vitaux énoncés en 2015 par le Président Hollande est la protection de l’espace européen, au moins entendu et étendu à l’Union européenne.  Raisons pour lesquelles il n’y aura pas constitution d’une force dissuasion commune faute d’une entente politique suffisamment concentrée, ce que dénote l’état actuel des deux dissuasions aux axes stratégiques divergents.

Cela n’enlève rien à la possibilité d’envoyer un signal à Washington qu’ils ne sont pas indispensables et qu’il est possible de poser la première pierre d’un pilier européen de l’Alliance Atlantique, même si cette dernière ne devait se réduire qu’à une seule rive. Là, la manœuvre se borne à construire une avancée pour la Défense de l’Europe à brèves échéances pour amener la diplomatie américaine à des dispositions plus favorables aux nôtres – si tant est qu’il est souhaité de maintenir le statu quo.

Dans cette perspective, il existe plusieurs possibilités de joindre les efforts de quelques États otano-européens à une dissuasion nucléaire explicitement élargie à leur endroit. L’une de ces possibilités consisterait dans leur participation à assurer la sûreté des approches des atterrages continentaux des deux dissuasions britannique (Faslane) et française (Brest) : c’est-à-dire la constitution d’un bastion.  Telle mesure maintiendrait la crédibilité des deux dissuasions sur le plan opérationnel tout en les renforçant sur le plan politique avec une légitimation nouvelle de leur rôle avec les clients explicitement affichés de leur existence.

Le plateau continental est un cadre géographique pertinent dans la mesure où les SNLE sont voués à se diluer dans l’Océan après l’avoir quitté ce qui ne regarde plus que leur équipage. Ce plateau continental s’étend des côtes norvégiennes jusqu’au Golfe de Gascogne est entièrement recouverte par les zones économiques exclusives des États considérés. Cela n’interdit pas le passage de bâtiments de guerre étranger mais justifie, au nom de la souveraineté économique des États dans leur ZEE, la présence de patrouilleurs et frégates de manière permanente. Par contre, les ressources du plateau continental est un argument légitime pour vérifier s’il n’y a pas des missions scientifiques à finalité économique menées par quelques navires spéciaux.

Et ce cadre géographique stricto sensu serait très rapidement étendu au contrôle des détroits de Gibraltar, danois ainsi qu’à une attention toute particulière à la ligne Norvège-Groënland-Islande. Cette problématique ne se poserait que si et seulement si le projet devait perdurer.

De telles opérations demandent avant toute chose des échanges d’informations et une mise en cohérence des déploiements opérationnels sur l’espace considéré afin de retirer toute capacité de nuisance aux invités non-désirés. Par contre, il serait judicieux politiquement que les nouveaux venus participant à la sûreté des approches puissent être médiatiquement visibles au moment des phases de rentrée et de sortie afin que chaque gouvernement participant puisse se prévaloir de mesures concrètes visibles sur le plan médiatique.

Les capacités de commandement existent et le débat le plus difficile porterait sur le choix du centre de commandement plutôt que sur la pertinence de disposer d’une telle infrastructure. Par ailleurs, l’Union européenne dispose d’ores et déjà d’une agence de sécurité maritime au Portugal qui pourrait être mobilisée, voire institutionnellement rapprochée sans qu’une fusion soit souhaitable. Cela ouvrirait la voie à un contrôle serré de la navigation commerciale et de plaisance, ce qui n’est pas un mince besoin eu égard aux risques et menaces soulevées depuis plusieurs années déjà en la matière.

La matérialisation la plus efficace d’un bastion serait la constitution permanente de Standing Maritime NATO Group. Le premier SMNG serait entièrement voué à la lutte contre les mines avec des exercices ponctuels et ostensibles dans les couloirs de transit des SNLE. Deux autres SMNG seraient constitués comme des groupes d’action sous-marine multinationaux. Ces deux groupes seraient dirigés par un navire de commandement – conducteur de flottilles, porte-aéronefs, unité logistique – et constitués d’escorteurs anti-sous-marins. De manière confortable, ces deux SMNG seraient avant toute chose des exercices ASM permanents de l’OTAN dont les effectifs seraient renouvelés par un roulement organisé et systématisé entre les participants. Cet espèce de stage permettrait de dégager des normes communes dans un contexte opérationnel exigeant.

La question des moyens aériens est intéressante dans la mesure où le P-8 Poseidon tend à s’imposer autour de la Mer du Nord (9 exemplaires pour le Royaume-Uni, 5 autres pour la Norvège) et qu’il serait pas étonnant qu’il en soit de même au Sud du golfe de Gascogne (Portugal et Espagne). Il serait bien dommage de ne pas proposer de faire rencontrer l’EATC (European Air Transport Command ou en français : Commandement européen du transport aérien) avec ces nouveaux appareils dans l’idée d’adopter les mêmes mesures de coopération que pour l’entretien des A400M et la formation de leur équipage.

Sa transformation en bastion au prisme des servitudes juridiques n’aurait pas de conséquences opérationnelles décisives, même si les Britanniques seraient soulagés de quelques incursions russes trop bruyantes. Tout comme la Marine nationale rééquilibrerait son effort opérationnel entre la FOST et ses missions navales. Aujourd’hui, rien ni personne ne prétend sérieusement à faire autre chose que d’essayer de vérifier la crédibilité des deux forces nucléaires océaniques. Par contre, la superposition d’un espace physique se recoupant avec l’espace virtuel de deux dissuasions océaniques permettrait d’afficher une solidarité européenne aussi bien en toute autonomie que comme pilier européen de l’Alliance Atlantique, ceci permettant de répondre autant aux menaces proférés de désengagement qu’aux appels à mieux partager le fardeau transatlantique.

La négociation de crise se conçoit dès une phase de pré-crise avec des ambitions diplomatiques clairement affichées et pouvant se traduire par des actes concrets. Cela nécessite des objectifs à atteindre et une logistique conséquente. Chaque crise ou phase de pré-crise n’est, finalement, pas autre chose qu’un champ d’opportunités nombreuses à saisir.

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