Le nouveau Borda ?

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© Corax71. Le Latouche-Tréville (D646) dans la Clyde.

La conversion d’une ancienne frégate anti-sous-marine en nouveau Borda est peut-être une occasion à saisir afin de renforcer la cohésion humaine aussi bien à l’intérieur de la Marine nationale (de l’École des mousses jusqu’à l’École navale) qu’avec les administrations de l’Action de l’État en Mer. Et aussi de prendre le temps de découvrir très tôt les autres marines européennes et leur culture dans un temps plus significatif que celui d’un exercice ou d’une escale. Pour l’armement d’un nouveau Borda ?

La formation des officiers de Marine depuis l’échec du Collège Royal d’Angoulême (1816-1829) se décompose en deux temps. Un premier s’effectue au sein de l’École navale qui se matérialise avec l’Orion et ses successeurs : les Borda. D’où l’appellation de « bordaches » pour les élèves-officiers et de « Baille » pour l’École navale. Cette dernière expression désigne de manière péjorative un demi-tonneau et un navire en mauvais état. Le deuxième temps consiste dans une campagne d’application à la mer. (Thomas Vaisset, L’amiral d’Argenlieu – Le moine-soldat du gaullisme, Paris, Belin, 2017, p. 47).

Les choses évoluent par la construction du « Versailles de la Mer » avant que la fin de la Deuxième Guerre mondiale (1er septembre 1939 – 2 septembre 1945) ne voit l’École navale quitter cet écrin pour un nouveau site sur la presqu’île de Crozon dont l’un des bâtiments est baptisé Orion. Par ailleurs, la campagne d’application à la mer sera popularisée par les croiseurs Jeanne d’Arc avant que des unités de la classe Mistral effectuent symboliquement la mission Jeanne d’Arc.

Au cours de ces évolutions aux inerties (très) lourdes, la place occupée par la formation théorique et en particulier scientifique dans la formation des officiers de Marine a été régulièrement critiquée. En particulier, la défaite franco-prussienne (19 juillet 1870 – 29 janvier 1871) entraîne un choc multi-sectoriel en France qui s’exprime par un redressement, notamment, dans l’Armée tandis que s’ensuit une période de recueillement dans la Marine nationale (voir Martin Motte, Une éducation géostratégique – La pensée navale française de la Jeune École à 1914, Paris, Économica, 2004, 820 pages).

Les réactions s’organisent autour de l’imitation des institutions prussiennes sources de la victoire. La Kriegsakademie (1810) – elle-même créée en réaction à la défaite prussienne de Iéna (14 octobre 1806) – est transposée en France et devient l’École Supérieure de Guerre (26 janvier 1876). Le Grand État-Major général (1803) de la Prusse ne sera transposé et adapté à l’Armée qu’en 1874. La Royale, entre le recueillement et la Jeune École, réagit plus tardivement avec les créations des École Supérieure de la Guerre navale (1896) et de son propre état-major général (1899).

C’est la dialectique essentielle entre la préparation à la guerre – rôle central d’un état-major général – et l’enseignement supérieur des officiers bouleverse l’éducation militaire et navale des officiers des deux forces armées depuis la formation initiale jusqu’aux cours de l’école supérieure de guerre (navale). L’ensemble des révolutions navales du XIXe siècle (propulsion à vapeur, torpille, obus explosifs, etc) bouleversant à son tour l’unicité du Grand corps selon la place qu’il s’agissait à accorder aux évolutions scientifiques dans la formation intellectuelle de l’officier et ce qu’il s’agissait de réserver à la maistrance tout comme qu’elle place réservée aux officiers « de l’arrière », c’est-à-dire les « ingénieurs ».

Reste quelques critiques du XIXe siècle jusqu’au début du XXe : est-ce que l’ensemble des savoirs théoriques dispensés ne prennent-ils pas trop considérable vis-à-vis de l’amarinage de futurs officiers de Marine ? L’Amiral Gabriel Darrieus s’étonnait qu’il n’était pas suffisamment question, finalement, d’apprendre plus précocement le métier de marin de guerre. Il y avait peut-être là une influence de la culture britannique qui inverse le paradigme et préférait alors donner bien plus de temps à la formation à la mer.

Les cadres géopolitique et géostratégique dans lesquels nous baignons sont la construction européenne et les missions de sauvegarde maritime. La stratégie maritime de la France se fond partiellement dans le concert des États membres de l’Union européenne comme le montre très bien Lars Wedin (Stratégies maritimes au XXIè siècle – L’apport de l’amiral Castex, Paris, Nuvis, 2015, 200 pages). Dans une autre mesure, les missions relevant de l’Action de l’État en Mer prennent la première part des activités opérationnelles de la Marine nationale. L’Amiral Rogel évoquait la fissuration du monde.

Une École navale flottante complèterait utilement celle à terre et deviendrait l’un des meilleurs ambassadeurs de la France en Europe. Plutôt qu’un navire neuf, pourquoi ne pas étudier la prolongation d’une frégate récemment retirée du service ?

Par exemple le Latouche-Tréville devrait être retiré du service en 2019. Dernière unité d’une série de sept frégates de la classe Georges Leygues, il y a un ensemble de rechanges subsistants qui n’auront plus grande utilité. Il y a quelques hypothèques sur une coque (mal-conçue) en service depuis 29 ans afin de la prolonger 10 à 15 ans. Les ponts seraient réaménagés pour accueillir les élèves-officiers. Le bateau serait allégé de systèmes (sonars de coque et remorqué, Crotale, pièce d’artillerie, catapulte pour torpilles) et super-structures (mât-radar) devenus inutiles. Le hangar hélicoptère deviendrait un bel amphithéâtre. L’équipage nécessaire tomberait largement sous les 240 marins pour l’armement. Si l’opération fonctionne bien alors elle serait répétée régulièrement au cours du siècle.

Ce nouvel outil servirait à l’organisation de plusieurs corvettes annuelles. Une première embarquerait les bordaches toute ou partie de l’été précédent le début des cours. Et pourquoi pas avec les reçus à la préparation militaire supérieure Marine. Une autre bénéficierait directement à l’École des mousses et l’École de maistrance. Pourquoi ne pas envisager une réalisation plus soutenue des stages embruns au bénéfice des marins trop souvent à terre et de l’étendre à un ensemble de préparations militaires marines dans la perspective de la Garde nationale.

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