La France et le cuirassé (3)

Le programme de 1912, un plan ambitieux hélas inachevé

programme-naval-1912

Le 30 mars 1912, la Chambre des Députés vote la loi-programme qui fixe le cadre de la Royale au début des années vingt. Avec vingt-huit cuirassés, dix éclaireurs d’escadre, cinquante-deux torpilleurs de «haute-mer», dix bâtiments pour divisions lointaines et quatre-vingt quatorze sous-marins, le plan est ambitieux.

Quand le plan est voté par le parlement, la France aligne 11 cuirassés «modernes» (deux Patrie, quatre Liberté et six Danton). Il reste donc dix-sept cuirassés type dreadnought à construire, deux devaient être mis en chantier en 1910 et 1911, trois en 1912, deux en 1913 et 1914, quatre en 1915 et deux en 1917.

Le programme va cependant d’être accéléré en raison d’un contexte international tendu. C’est ainsi qu’en 1913, la marine fût autorisé à mettre en chantier quatre cuirassés et si un seul navire devait être mis en chantier en 1914, il le serait dès le 1er janvier et non le 1er octobre.

4 cuirassés auraient été mis en chantier en 1915, 2 en 1917, 2 en 1919, 2 en 1920, 4 en 1921 et 2 en 1922 ce qui aurait donné en 1925, une marine composée de 24 cuirassés (3 Bretagne, 5 Normandie, 4 Lyon soit 12 navires plus les 4 Courbet et donc huit cuirassés d’un type non identifié)

Entrés tardivement dans la construction du dreadnought, devant également investir dans une armée de terre puissante, les français ne vont construire que quatre cuirassés type dreadnought en l’occurence, les quatre cuirassés de classe Courbet (Courbet Jean Bart Paris et France).

bb-courbet

Le Courbet

Le Courbet construit à l’Arsenal de Lorient est mis en service le 19 novembre 1913. Affecté en Méditerranée, il d’abord utilisé pour des croisières permanentes dans le canal d’Otrante puis à partir de 1915 pour des sorties d’entrainement depuis Malte et Bizerte, la marine austro-hongroise restant tapie dans ses ports.

Devenu navire-école le 1er avril 1921, le Courbet est modernisé a minima à plusieurs reprises. Le 10 juin 1939, le Courbet et le Paris forment une 3ème Division de Ligne qui reste une division-école jusqu’au début de la campagne de France.

Refugié en Angleterre, il est saisi par la Royal Navy le 3 juillet 1940 (opération Catapult) avant d’être rétrocédé aux FNFL le 10 juillet 1940. Il sert de dépôt des équipages avec une équipage de gardiennage composée majoritairement de sénans (habitants de l’île de Sein), des hommes qui ont rallié le général De Gaulle mais qui étaient trop vieux pour combattre. Il sert également de batterie antiaérienne pour défendre Portsmouth.

Désarmé le 31 mars 1941, il est sabordé le 9 juin 1944 comme brise-lames au large de Ouistreham, la plage Sword où avaient notamment débarqués les 177 hommes du commando Kieffer, le lieutenant de vaisseau Phillipe Kieffer ayant été chiffreur sur le Courbet. L’épave est démolie après guerre.

cuirasse-jean-bart-1925

Le Jean Bart en 1925

Le Jean Bart est lui construit à l’Arsenal de Brest et mis en service en novembre 1913. Il participe au premier conflit mondial en Méditerranée. Le 21 septembre 1914, il est endommagé par une torpille lancée par le sous-marin austro-hongrois U-12 mais il survit à l’attaque et peut reprendre du service après réparations.

Envoyé en mer Noire dans le cadre de l’intervention occidentale contre le Bolchevisme, il est touché par les mutineries qui frappe une marine usée, les équipages éreintés et ayant le sentiment que leurs efforts et leurs souffrances ont été largement ignorés par une opinion obsédée par les tranchées.

Rentré à Toulon, le cuirassé devient navire-école fin 1934 puis bâtiment d’instruction à quai en juin 1935. En janvier 1937, il est rebaptisé OCEAN pour libérer ce nom au profit du deuxième Richelieu.

Replié à Saint Mandrier, il n’est pas sabordé le 27 novembre 1942 car sans valeur militaire. Il est démoli à partir de décembre 1945 après avoir été légèrement endommagé par les bombardements alliés.

cuirasse-france-1920

Le France en 1920

-Le France est construit aux Ateliers et Chantiers de la Loire (ACL) à Saint-Nazaire. Mis en service le 10 octobre 1914, il participe à la première guerre mondiale en Méditerranée avant d’être engagé en mer Noire à partir de décembre 1918. Touché par les mutineries, il rentre en France en 1919.

Le 25 août 1922, alors qu’il rentrait à Quiberon après un exercice de tir, il talonne sur une roche inconnue qui provoque une voie d’eau. La situation devient critique et le navire finit par sombrer avec seulement trois morts sur les 960 hommes d’équipage.

Le capitaine de vaisseau Guy jugé en conseil de guerre est acquitté et reçoit même les félicitations de l’amiral Schwerer pour son comportement exemplaire durant l’accident. L’épave est démantelée entre 1935 et 1958.

cuirassé Paris (1914).jpg

Le Paris en 1920 lancée à pleine vitesse

-Le Paris est construit aux Forges et Chantiers de la Méditerranée sis à la Seyne sur Mer et mis en service le 1er août 1914. Déployé en Méditerranée comme l’essentiel de la flotte française, il est immobilisé pour réparations de novembre 1915 à janvier 1916, effectuant des sorties depuis Malte, Bizerte ou Argostoli. Il est ensuite engagé en Adriatique en 1918.

Navire-amiral de l’Escadre de la Méditerranée, il est refondu en 1925. Affecté à la Division d’Instruction le 1er octobre 1931, il sert de navire-école jusqu’au 10 juin 1939 quand il forme une 3ème DL avec le Courbet.

Après la débacle de juin 1940, il se réfugie en Angleterre le 18 juin. Saisi lors de l’opération Catapult le 3 juillet 1940, il est utilisé par la Royal Navy jusqu’à sa restitution à la France en juillet 1945. Il ne sert plus de cuirassé opérationnel mais sert de ponton à Brest jusqu’à sa vente à la démolition et son démantèlement à La Seyne sur Mer en juin 1956.

Déplacement : standard 23500 tonnes pleine charge 26000 tonnes Dimensions : longueur hors tout 164.90m largeur 27.00m tirant d’eau 9.00m Propulsion : 4 turbines vapeur à engrenages Parson alimentées par 24 chaudières Belleville ou Niclause le tout dévellopant 28000ch et entrainant 4 hélices.

Performances : vitesse maximale 21.5 noeuds distance franchissable : 760 miles nautiques à 20 noeuds 2800 miles nautiques à 10 noeuds

Protection : ceinture de 180 à 270mm blockaus 300mm ponts blindés à 48 et 70mm tourelles principales blindées à 280mm (avant) 290 (faces latérales) 250mm (toit) et 100mm (arrière)

Casemates de l’artillerie secondaire 180mm

Armement : 12 canons de 305mm modèle 1910 en six tourelles doubles (deux avant deux arrière et deux latérales), 22 canons de 138.6mm modèle 1910 en casemates (onze sur chaque bord), 4 canons de 47mm et 4 tubes lance-torpilles sous marins de 450mm.

Equipage : 1069 à 1108m

Très rapidement, la France passe donc au superdreadnought. A la différence de l’Angleterre et de l’Allemagne, la France est handicapée par des formes de radoub de taille limitée (les grands bassins Vauban n’ont pas encore vu le jour) et doit donc ruser pour tenter d’obtenir des navires capables de rivaliser avec les navires étrangers.

C’est ainsi que les premiers superdreadnought français, les trois cuirassés de classe Bretagne (Bretagne Provence Lorraine) reprennent la coque des Courbet et remplacent les douze canons de 305mm par dix canons de 340mm en cinq tourelles doubles, deux à l’avant, une centrale et deux à l’arrière. L’armement secondaire (canons de 138mm) reste le même.

cuirasse-bretagne-fin-1925

Le cuirassé Bretagne en 1925

-Le cuirassé Bretagne est construit à l’Arsenal de Brest. Mis sur cale le 1er juillet 1912, il est lancé le 21 avril 1913 et mis en service en septembre 1915. Il est engagé en Méditerranée, participant notamment aux «événements d’Athènes» le 1er décembre 1916.

Refondu en 1921, de 1927 à 1930 et de 1932 à 1935, le Bretagne est alors affecté à l’Escadre de l’Atlantique, ralliant Mers-El-Kébir en juin 1940.

Le 3 juillet 1940, il est coulé par les obus de la Royal Navy lors de l’opération Catapult, le naufrage provoquant la mort de 977 marins. L’épave est démantelée en 1952.

cuirasse-provence-1916

Le cuirassé Provence en 1916

-Le cuirassé Provence est construit à l’Arsenal de Lorient. Mis sur cale le 1er mai 1912 lancé le 20 avril 1913 et mis en service en juin 1915. Il opère en Méditerranée durant tout le conflit, étant victime en juin 1919 de mutineries alors qu’il était à Toulon.

Après une première remise à niveau en 1919/20, le cuirassé subit une refonte plus importante entre 1932 et 1935. Les travaux terminés, le cuirassé est affecté dans l’Atlantique, ne retrouvant la Méditerranée et Mers-El-Kébir en juin 1940.

Le 3 juillet 1940, la Royal Navy bombarde le port oranais. Le cuirassé Provence est gravement endommagé et coule droit dans la rade. Non sans mal le cuirassé est renfloué puis ramené à Toulon pour une remise en état complète et totale.

Les travaux n’étaient pas terminés le 27 novembre 1942 quand la flotte se saborde. L’artillerie principale est récupérée par les allemands le 11 juillet 1943 puis la coque est sabordée en août 1944 pour bloquer le port. La coque est relevée en 1949 puis démantelée.

cuirasse-lorraine-post-1935

Le cuirassé Lorraine après la dernière refonte

-Le cuirassé Lorraine est construit aux Ateliers et Chantiers de la Loire (ACL) de Saint-Nazaire. Mis sur cale le 1er août 1912, le cuirassé est lancé le 30 septembre 1913 et mis en service le 27 juillet 1916.

Affecté en Méditerranée, il la quitte brièvement en avril 1917 pour amener aux Etats-Unis le maréchal Joffre. Refondu partiellement en 1921, 1922, 1926 et 1927, le Lorraine subit une refonte complète entre 1934 à 1936, perdant sa tourelle centrale de 340mm, tourelle remplacée par une catapulte et un hangar pour quatre hydravions.

Après avoir assuré le transport de l’or de la Banque de France aux Etats-Unis et au Canada, le cuirassé repasse en Méditerranée, bombardant le port de Bardia (Libye italienne) le 12 juin 1940 avant de rallier Alexandrie au sein de la Force X.

Le 3 juillet 1940 est déclenchée l’opération Catapult. Suite à une négociation entre l’amiral Cunningham et l’amiral Godefroy, les navires français sont internés sur place, situation qui se prolonge jusqu’en mai 1943 quand il rallie Dakar puis Mers-El-Kébir où il est désarmé.

Remis en service en avril 1944, le cuirassé participe à l’opération Dragoon (le débarquement en Provence), assurant l’appui-feu des troupes débarquées. Repassé dans l’Atlantique, il appuie l’offensive contre Royan en avril 1945. Le conflit terminé, le cuirassé devient ponton-école. Désarmé le 17 février 1953, il est ensuite vendu à la démolition.

Caracteristiques Techniques des cuirassés de classe Bretagne

Déplacement : standard 23230 tonnes pleine charge 26180 tonnes Dimensions : longueur 166m largeur 26.90m tirant d’eau 9.8m Propulsion : quatre turbines à engrenages Parson alimentées en vapeur par vingt-quatre chaudières dévellopant 43000ch et entrainant quatre hélices

Performances : vitesse maximale 20/21 nœuds distance franchissable 4700 miles nautiques à 20 nœuds

Protection : ceinture 270mm ponts blindés 40mm Casemates 170mm Tourelles 400mm Tour d’observation 314mm

Armement : (origine) dix canons de 340mm en cinq tourelles doubles (deux avant, deux arrières et une axiale), quatre canons de 47mmn vingt-deux canons de 138mm et quatre tubes lance-torpilles de 450mm

(1939) dix canons de 340mm en cinq tourelles doubles (huit canons pour le Lorraine), 14 canons de 138mm en casemates, 8 canons de 75mm AA (8 canons de 100mm pour le Lorraine, canons transférés sur le Richelieu et remplacés par d’autres canons de 75mm)

Aviation : La Lorraine dispose d’une catapulte, d’un hangar et de quatre hydravions

Equipage : 1133 officiers et matelots

Avant même la mise en service des Bretagne, les architectes navals français travaillent sur les futurs cuirassés. La construction de formes plus grandes à Lorient, Brest et Toulon permet aux concepteurs de voir plus grand. Les premières études aboutissant aux Normandie sont ainsi lancées dès le 5 décembre 1911.

Le projet A7 adopté dessinait un navire long de 176m (soit douze mètres de plus que les Courbet et les Bretagne) déplaçant 25000 tonnes (1500 t de plus que les Bretagne) et armés fait nouveau de 12 canons de 340mm en trois tourelles quadruples tandis que l’armement secondaire se composait de 18 canons de 138mm en casemates.

classe-normandie

Ecorché d’un cuirassé type Normandie

Cinq navires sont prévus pour former deux divisions homogènes avec les trois Bretagne. Leur construction est attribuée à des chantiers privés (Normandie aux ACL de Saint-Nazaire, Languedoc aux FCG de Bordeaux et le Béarn aux FCM de la Seyne sur Mer) et aux arsenaux (Le Flandre à l’Arsenal de Brest, le Gascogne à l’Arsenal de Lorient).

Mis sur cale en 1913 (1914 pour le Béarn), leur construction est perturbée puis stoppée par le premier conflit mondial qui entraine d’autres priorités pour les chantiers navals et les arsenaux qui doivent fabriquer des escorteurs de convois voir même produire des munitions pour l’armée de terre.

La construction de ces navires est abandonnée peu après la fin du premier conflit mondial, la France exsangue n’ayant plus les moyens d’achever ses cuirassés.

De toute façon même si la France avait décidé d’achever les Normandie, le traité de Washington l’aurait obligée à stopper les travaux sur ces puissants navires. Ironie de l’histoire, le seul navire de la classe à être achevé sera le Béarn mais en porte-avions, porte-avions qui allait déclasser le cuirassé au cours du second conflit mondial mais ceci est une autre histoire.

Les Normandie auraient du être suivis par quatre cuirassés encore plus gros. Profitant pleinement de l’achèvement des nouvelles formes mentionées plus haut, les ingénieurs français purent dessiner des navires dépassant 25000 tonnes sans aucun souci. Les principales hésitations portèrent sur l’armement principal : devait-on conserver les 340 ou passer au 380mm et ainsi s’aligner sur la tendance générale ?

bb-lyon

Les quatre Lyon (Lyon Lille Duquesne et Tourville) auraient pu ainsi être armés de 8 canons de 380mm en quatre tourelles doubles ou de 10 canons de 380mm en cinq tourelles doubles mais ce canon n’existait qu’au stade du papier et la mise au point d’un canon de ce calibre est particulièrement longue et délicate.

Le 2 février 1914, le Conseil Supérieur de la Marine (CSM) sélectionna un projet armé de 16 canons de 340mm en quatre tourelles quadruples et un armement secondaire composé de 24 canons de 138mm. Le navire en lui même aurait mesuré 194m de long pour 29 de large, un déplacement de 29000 tonnes et une vitesse honorable de 23 nœuds.

Ces navires qui auraient du être construits par les chantiers navals Penhoët à Saint Nazaire (Lyon), par les Forges et Chantiers de la Méditerranée (Lille), par l’Arsenal de Brest (Duquesne) et par l’Arsenal de Lorient (Tourville) ne dépasseront pas le stade de la planche à dessin, tout le projet étant abandonné au moment du déclenchement du premier conflit mondial sans que leur reprise ne semble avoir été sérieusement envisagée au retour de la paix.

A suivre

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s