La France et le cuirassé (2)

La France et le cuirassé (2)

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Le cuirassé Hoche

Panorama : l’évolution des cuirassés français jusqu’au premier conflit mondial

Avec un tel contexte, pas étonnant que la Royale n’ait pu disposer de cuirassés puissants et efficaces. Systématiquement, les cuirassés français vont se révéler inférieurs aux réalisations étrangères en raison de l’influence de la Jeune Ecole mais également de problèmes industriels, le manque de grandes cales et de grandes formes limitant sérieusement les possibilités des architectes navals français.

Après la mise en service de l’Amiral Duperré en 1883 (11085 tonnes, 15 nœuds,4 canons de 340mm) sont mis en service en 1888 le Formidable et l’Amiral Baudin, des navires de 12000 tonnes, filant à 15 nœuds avec un armement principal composé de trois canons de 370mm.

Leur succède le Hoche, l’un des plus célèbres cuirassé français mais hélas pas pour ses qualités militaires mais pour son architecture inimitable et son instabilité pour le moins précaire ce qui fera dire un jour à Guillaume II admirant le «Grand Hôtel» «Quelle belle cible !».

Heureusement pour l’équipage de ce navire de 10050 tonnes, filant à 16 nœuds avec un armement principal composé de deux canons de 340mm et deux de 274mm, le premier conflit mondial éclate alors que le Hoche à déjà été envoyé à la démolition.

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Le cuirassé Marceau

Après la construction de la classe Marceau (trois navires de 11000 tonnes, filant à 16.5 Noeuds, armés de quatre canons de 340mm baptisés Marceau Neptune Magenta et mis en service en 1891 pour le premier, 1892 pour les deux autres), on trouve le Brennus qui à l’origine devait être une copie du Hoche mais qui au final sera un navire bien différent. Ce cuirassé de 11268 tonnes, 17 nœuds, armé de 3 canons de 340mm est ainsi mis en service en 1893. Pour l’anecdote, c’est le dernier cuirassé français à recevoir une figure de proue.

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Le cuirassé Brennus

Après ces tentatives isolées, on semble prendre la mesure de l’inanité des petites séries et du bien fondé de construire le cuirassé en série même si tout est relatif bien entendu. Un nouveau programme naval est lancé en 1890 pour cinq cuirassés.

Hélas, la conception des cuirassés n’est pas confié à un seul ingénieur mais à cinq ingénieurs différents. Le résultat ne se fait pas attendre : les navires vont tellement diverger que l’on va parler de «Flotte d’échantillons».

Le premier cuirassé est baptisé Charles Martel. C’est un navire de 11880 tonnes, filant à 18 nœuds avec un armement principal composé de deux canons de 305mm en tourelles simples (une avant et une arrière) et de deux canons de 274mm en tourelles latérales. Construit par l’Arsenal de Brest, il est mis en service en 1896, retiré du service en 1912 et démoli en 1919 après une deuxième carrière de ponton.

Le second est baptisé Jaureguiberry. Construit par les Forges et Chantiers de la Méditerranée (FCM) de La Seyne sur Mer, c’est un navire de 12229 tonnes, filant à 18 nœuds avec un armement identique à celui du Charles Martel. Mis en service lui aussi en 1896, il participe lui au premier conflit mondial notamment l’expédition des Dardanelles avant d’être mis en réserve en janvier 1917, passant les dix-sept dernières années de sa vie comme ponton à Toulon.

Le troisième cuirassé de ce programme est le Carnot construit à l’Arsenal de Toulon. Mis en service en 1896, il déplace 12000 tonnes, file à 18 nœuds et possède le même armement que les deux précédents. Mis en réserve en 1913, il sert de ponton à Brest avec le Charles Martel avant d’être démoli en 1922.

Le quatrième cuirassé est baptisé Massena construit aux Ateliers et Chantiers de la Loire (ACL) sis à Saint Nazaire. Mis en service en 1897, c’est un navire de 12355 tonnes, filant à 18 nœuds avec un armement principal composé de deux canons de 305mm en deux tourelles simples axiales et deux canons de 274mm en tourelles latérales. Désarmé en mars 1914, il termine sa carrière aux Dardanelles, sa coque étant sabordée pour service de digue au port de Seddul-Bahr.

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Le Bouvet

Le cinquième et dernier cuirassé de la flotte d’échantillon était le Bouvet. Construit à l’Arsenal de Lorient, ce navire de 12205 tonnes, filant à 18 nœuds et disposant d’un armement identique à celui du Masséna est mis en service en 1897. Participant à l’expédition des Dardanelles, il est coulé par une mine le 20 mars 1915 ne laissant que 56 survivants sur 721 membres d’équipage.

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Le cuirassé Charlemagne

La leçon est tirée pour la classe suivante, la classe Charlemagne, trois cuirassés baptisés Charlemagne Gaulois et Saint-Louis. Les différences sont limitées et on peut enfin parler de classe pour ces navires mis en service en 1897 pour le premier, 1898 pour les deux autres. Ce sont des cuirassés de 11275 tonnes, filant à 17/18 nœuds avec un armement principal de 4 canons de 305mm en deux tourelles doubles. Les trois navires participent au premier conflit mondial, deux survivants mais le Gaulois est coulé le 27 décembre 1916.

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Le cuirassé Iena

On pourrait même ajouter un quatrième navire puisque le Iena est une version améliorée, dérivée des Charlemagne. Construit à l’Arsenal de Brest, mis en service en 1901, c’est un navire de 12052 tonnes, filant à 18 nœuds avec un armement principal composé de quatre canons de 305mm en deux tourelles doubles, cet armement étant l’armement principal des cuirassés français jusqu’à l’apparition des Courbet. Le Iena est victime d’une explosion accidentelle le 12 mars 1907, provoquant la mort de 118 marins.

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Le Suffren

Le Suffren est le dernier cuirassé «classique», le dernier cuirassé que l’on peut considérer comme clairement influencé par la Jeune Ecole. Construit par l’Arsenal de Brest, mis en service en octobre 1903, c’est un navire de 12728 tonnes, filant à 18 nœuds avec un armement principal composé de quatre canons de 305mm en deux tourelles doubles. Comme le Iena, il connait un sort final tragique puisqu’il est torpillé au large du Portugal par le U-52 le 26 novembre 1916. Il n’y à aucun survivant.

Après vingt ans d’errances, la Royale bénéficie enfin d’une politique cohérente. La crise de Fachoda (1898) à montré que notre marine nationale aurait été incapable de faire face à un éventuel conflit contre la Royal Navy.

Il faut réagir et un programme naval est voté en 1900, aboutissant à la construction des cuirassés de classe République, de classe Liberté et enfin la classe Danton, la dernière classe de pré-dreadnought de la marine française.

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Le cuirassé République

Les deux premiers cuirassés «modernes» sont baptisés République et Patrie, des navires construits respectivement à l’Arsenal de Brest et aux Forges et Chantiers de la Méditerranée, mis en service en juin 1906 et février 1907.

Ce sont des navires de 14870 tonnes, filant à 19.3 nœuds avec un armement principal composé de quatre canons de 305mm en deux tourelles doubles auxquels on peut ajouter dix-huit canons de 164mm répartis en six tourelles doubles et six casemates simples.

Ces deux navires participent au premier conflit mondial jusqu’à leur désarmement définitif survenu en 1921 pour le premier et en 1927 pour le second. Ces navires sont démolis respectivement en 1922 et 1936.

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Le cuirassé Vérité en 1911

Les quatre cuirassés suivants sont étroitement dérivés des Patrie, un armement secondaire différent justifiant un classement dans une autre classe même si certains livres regroupent les six cuirassés en une seule et même classe.

Les quatre cuirassés déplacent 14900 tonnes, filent à 19 nœuds avec un armement composé de quatre canons de 305mm en deux tourelles doubles associés à dix canons de 194mm (six tourelles simples et quatre casemates).

Le Liberté construit aux Ateliers et Chantiers de la Loire (ACL) de Saint-Nazaire est mis en service en avril 1905. Sa carrière est brève, météorique puisqu’il est détruit par une explosion accidentelle le 25 septembre 1911 à Toulon, explosion qui provoqua la mort de 210 marins.

-Le Démocratie construit à l’Arsenal de Brest est mis en service en juillet 1907. Affecté en Méditerranée, il participe à la première guerre mondiale puis à l’intervention en Mer Noire. Mis en réserve le 1er juillet 1919, il est vendu à la démolition en 1922.

-La Justice construit aux Forges et Chantiers de la Méditerranée (FCM) de la Seyne sur Mer est mis en service en décembre 1907. Il participe à la première guerre mondiale puis à l’intervention en mer Noire avant d’être retiré du service en avril 1920 puis d’être vendu à la démolition en 1922.

-La Vérité construit aux Forges et Chantiers de la Gironde (FCG) à Bordeaux est mis en service en juin 1908. Affecté en Méditerranée, il participe à la première guerre mondiale jusqu’en juillet 1918 quand il est mis en réserve. Réarmé comme navire école de septembre 1919 à juillet 1920, il est retiré du service le 18 mai 1921 puis vendu à la démolition en 1922.

En août 1905, le départ de Camille Peletan du ministère de la Marine marque la fin de l’influence de la Jeune Ecole sur les constructions navales et notamment celles des cuirassés. C’est ainsi que les nouveaux cuirassés français vont déplacer 18000 tonnes, un tonnage qui aurait sûrement horrifié les thuriféraires de la Jeune Ecole.

Après quelques hésitations, la France choisit de conserver une artillerie principale mixte avec deux calibres, le 305 et le 240mm. Il y eut bien une proposition d’un armement uniforme avec dix canons de 305mm mais il à été rejeté.

Ce choix à été critiqué et vu comme une preuve de conservatisme mais il faut rappeler qu’à l’époque, le Dreadnought n’est encore qu’en chantier et personne ne sait vraiment si le All big gun battleship si séduisant sur le papier est efficace sur les flots déchaînés.

De plus, il faut souligner que la mise en service du HMS Dreadnought déclenche une course au cuirassé à artillerie monocalibre.

Loin d’être un moyen de faire des économies, le All Big Gun Battleship va obliger la Royal Navy à investir toujours plus pour contrer la montée en puissance de la Kaiserliche Marine.

C’est la fameuse phrase attribuée à Winston Churchill qui aurait déclaré un jour «L’amirauté voulait six cuirassés, le ministre des finances quatre. Finalement tout le monde s’est accordé sur le chiffre huit».

Au final cela donne des cuirassés de 18400 tonnes, filant à 19.25 nœuds avec un armement composé de quatre canons de 305mm en deux tourelles doubles associés à douze canons de 240mm également en tourelles doubles.

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Le cuirassé Danton

Le Danton construit à l’Arsenal de Brest est mis en service en avril 1911. Affecté en Méditerranée comme la majeure partie de la flotte française, le cuirassé participe aux opérations du premier conflit mondial jusqu’à sa destruction au large de la Sardaigne par deux torpilles du U-64 le 19 mars 1917 (296 morts dont le commandant Delage et 806 survivants).

-Le Mirabeau est construit à l’Arsenal de Lorient et mis en service en juillet 1911. Déployé en Méditerranée, il participe aux opérations du premier conflit mondial puis aux opérations en mer Noire où il s’échoue le 8 février 1919 ce qui marque la fin de sa carrière opérationnelle, le cuirassé ramené à Toulon servant de bâtiment cible avant d’être démoli en 1922.

-Le Voltaire est construit aux Forges et Chantiers de la Méditerranée (FCM) sis à La Seyne sur Mer et mis en service en juillet 1911. Après avoir participé au premier conflit mondial en Méditerranée, le cuirassé termine sa carrière comme navire-école de 1927 à 1935. Désarmé le 17 mars 1935, il est démoli à Brest en 1939.

-Le Vergniaud est construit aux Forges et Chantiers de la Gironde (FCG) à Bordeaux et mis en service en novembre 1911. Engagé en Méditerranée puis en mer Noire, il ne rentre en France qu’en septembre 1919, terminant sa carrière comme cobaye pour diverses expérimentations. Il est vendu à la démolition le 27 novembre 1928.

-Le Diderot est construit aux chantiers navals de Penhoët de Saint Nazaire et mis en service en avril 1911. Affecté en Méditerranée, il est ensuite envoyé en mer Noire pour l’intervention française dans la région. En réserve de 1920 à 1923, il sert ensuite de navire-école avec le Condorcet et le Voltaire jusqu’en 1927. Il repasse alors en Méditerranée, servant jusqu’à son désarmement le 17 mars 1937 avant d’être démoli à Brest en 1938.

-Le Condorcet est construit aux Ateliers et Chantiers de la Loire (ACL) de Saint Nazaire et mis en service en avril 1911. Après une carrière en Méditerranée et en Adriatique, le cuirassé est mis en réserve le 15 mars 1920.

Après avoir servit de navire-école de 1923 à 1933, il devient alors ponton-école à Toulon. Epargné par le lamentable sabordage du 27 novembre 1942, il est avarié par des bombardements alliés. Ironie de l’histoire, ce sont les allemands qui le saborde en août 1944 au moment de leur retraite. Relevé après guerre, il est démantelé.

Les six Danton seront les derniers cuirassés type pré-dreadnought. C’est l’heure pour la Royale de passer au cuirassé à artillerie mono-calibre.

Au delà du passage d’une artillerie principale hétérogène à une artillerie principale homogène, le début du vingtième siècle voit la France envisager sérieusement de s’équiper d’une puissante escadre de cuirassés.

A suivre

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