La France et le cuirassé

LA FRANCE ET LE CUIRASSE (1)

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Le Richelieu en 1953. Hélas, l’avant dernier cuirassé de la Royale n’eut pas une carrière à la hauteur de son élégance.

Note de l’Auteur : ce texte est un original mais les photos ne m’appartiennent pas. Elles ont été récupérées via des membres du site Marine Forum, de scans et de cueillettes sur internet. Si une personne reconnaît des clichés à lui, je suis prêt à préciser leur provenance. Bonne lecture à toutes et à tous.

Une géographie «ingrate»

Produit d’une action constante de nos rois, fruit de guerres et de mariages, le territoire français est un territoire aux dimensions harmonieuses (1000km du nord au sud 600km d’est en ouest), un territoire au carrefour de l’Europe reliant le nord du continent à la Méditerranée, permettant chose rarissime à un état de contrôler un isthme entre Atlantique et Méditerranée.

Cette géographie lui offre des horizons infinis sur l’Atlantique au travers de la péninsule bretonne et aurait pu permettre à la France de devenir une très grand puissance maritime. Hélas (ou pas), son attache continentale l’empêchait d’investir massivement dans une puissante marine de guerre à la différence de nos amis anglais qui isolés sur leur île purent pendant plusieurs siècles privilégier sans problèmes le «grand large» au continent même si jusqu’à la chute de Calais en 1556, l’Angleterre jouait un rôle majeur sur le continent.

Ni puissance maritime ni puissance continentale, la France était tiraillée entre deux choix stratégiques majeurs. Investir dans une puissance marine ou se contenter d’une simple force de «garde-côtes» ?

Selon les périodes, les gouvernants hésitèrent entre les deux options, hésitation qui n’était jamais véritablement tranchée tant il fallait prendre garde à la menace venue de l’est car si les Alpes et les Pyrenées étaient des barrières dissuasives, la frontière nord-est ne s’appuyait sur aucune frontière naturelle, la rive gauche du Rhin restant toujours une chimère, un fantasme jamais réalisé de façon pérenne.

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Maquette de la frégate cuirassée Gloire

Cette hésitation est visible dans la relation que la France va nouer avec le cuirassé. Bien qu’elle en soit l’inventeur avec la frégate cuirassé Gloire, œuvre du génial Henry Dupuy de Lôme, elle tarda pour de multiples raisons à s’équiper de cuirassés modernes, puissants et efficaces.

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Henri Dupuy de Lôme (1816-1885). Trois navires de la Royale lui ont rendu hommage

Adieu le bois, bonjour l’acier

A la fin du 18ème siècle, la construction navale atteint ses limites en terme de technologies. Le bois, matériau vivant ne permet pas de construire des coques toujours plus longues, limitant la puissance de feu des navires de guerre.

La voile, principal système de propulsion (les galères à rame ont disparu) limite grandement les possibilités de manœuvre car très dépendant du vent.

La révolution industrielle bouleverse également la construction navale par l’introduction de technologies nouvelles, l’acier pour la construction des coques et surtout la machine à vapeur, libérant les navires de la dépendance au vent.

A cela s’ajoute des obus explosifs (une autre invention française) qui vont condamner définitivement les coques en bois comme les turcs vont s’en rendre compte à Sinope le 30 novembre 1853 quand une flotte russe anéantit une escadre turque en seulement quelques minutes.

Il ne faut cependant pas imaginer que du jour au lendemain les escadres de navires à voile ont disparu au profit d’escadres émettant de longs panaches de fumée. Il fallu de nombreuses années pour que la voile disparaisse définitivement, la voile restant un moyen de navigation auxiliaire pour compenser la fiabilité relative des premières machines à vapeur.

La France elle suit le mouvement. Après avoir perdu la magnifique marine de Louis XVI dans les convulsions de la Révolution Française, après avoir échoué à contester sérieusement le Britannia Rules the Wave à Trafalgar, la Royale reconstitue une marine digne du rang qu’elle aspire à tenir, l’expédition d’Alger en 1830 montrant sa compétence à réaliser une véritable opération combinée, ancètre des débarquements amphibies.

Avec l’arrivée de Napoléon III au pouvoir, la marine française bénéficie de l’attention du nouveau régime. Comme cela arrive parfois dans l’histoire, la volonté politique coïncide avec une série de révolutions technologiques. La France va ainsi créer le premier cuirassé de l’histoire. Baptisé La Gloire, ce navire est officiellement une frégate cuirassée associant une structure en bois avec une protection en acier.

Associés à la construction de vaisseaux de transport et de batteries flottantes à vapeur, La Gloire provoque une terrible inquiétude outre-Manche, relançant les invasion scares, ces pousées de fièvres irrationnelles qui font craindre à tout moment un débarquement français sur les côtes d’Angleterre.

Cette première frégate cuirassée est suivie d’autres mais contrairement aux britanniques qui passent rapidement à la structure acier/blindage acier, les français conservent jusqu’à la fin du Seconde Empire des frégates cuirassées à charpente en bois et coque en acier pour des raisons qui m’échappent soit par un certain conservatisme soit par l’absence d’une siderurgie aussi dévellopée qu’en Grande-Bretagne.

La Jeune Ecole : Sus aux cuirassés !

La France posséda à plusieurs reprises de formidables marines craintes et respectées par nos voisins qu’il s’agisse de celle de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XVI, de Napoléon III et de celle de la Troisième République.

Comme une malédiction, un événement intérieur ou extérieur brise les ailes d’une marine qui n’eut pas le temps de faire totalement ses preuves. La Révolution Française eut ainsi raison de la belle marine de Louis XVI, ce roi passionné de marine et de géographie qui avec l’appui de ministres comme Choiseul avait reconstitué la Royale mise à mal par la guerre de Sept Ans.

La marine de Napoléon III n’échappa pas à ce funeste destin. Après avoir joué un rôle important durant la guerre de Crimée, elle ne fût pas d’un très grand secours durant la guerre de 1870, un conflit bref et exclusivement terrestre.

La ligne bleue des Vosges devient une obsession tout comme la reconquête des «provinces perdues». Hors de question d’investir massivement dans une puissante marine de guerre, la priorité va à l’armée de terre qui doit digérer la défaite de 70 et être capable de faire face à une nation allemande unifié sous la férule de Guillaume 1er et de Bismarck.

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Amiral Aube (1826-1890)

A cela s’ajoute un courant intellectuel qui ne va pas rendre service au cuirassé. Appelé «Jeune Ecole», personnifié par l’Amiral Aube et son gendre, le journaliste Gabriel Charmes, ce courant fortement marqué par l’idéologie républicaine entre en réaction contre la marine traditionnelle.

Le cuirassé est ainsi vu comme un vestige du passé, un diplodocus maritime qu’il faut abandonner au profit de la torpille et du torpilleur. Au cuirassé réactionnaire, on préfère le torpilleur plus «républicain».

Ici je schématise et je simplifie à outrance. L’amiral Aube n’était pas pour la disparition pure et simple du cuirassé mais ses adeptes ont comme souvent été plus royalistes que le roi.

Au delà de l’idéologie, il s’agit d’augmenter le nombre de postes de commandants et ainsi ouvrir la marine sur la société, les nouveaux commandants ne pouvant être qu’issus de ce que Gambetta à appelé les «couches nouvelles» favorables au régime républicain.

A la guerre d’Escadre comme on la pratiquait encore, la France devait pratiquer le blocus et la guerre de course.

Cette phosphorescence intellectuelle est favorisée par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse qui autorise les débats y compris sur des sujets pointus et sensibles.

Appuyée par le monde politique (à la fois trop heureux de faire des économies dans le budget de la marine et voyant dans le torpilleur «un navire républicain»), la Jeune Ecole fait ralentir la construction de cuirassés au profit d’une myriade de torpilleurs, les «numérotés» qui se révèlent bien vite incapables de combattre en haute mer alors que Gabriel Charmes les voyaient semer la terreur au large des côtes américaines.

Résultat, les cuirassés français construits à un rythme de sénateur vont se révéler dépassés dès leur mise en service, privant la France d’une marine puissante alors que la Troisième République s’est lancée à corps perdu dans la conquête coloniale et que l’alliance avec l’Angleterre ne pas forcément de soi.

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Camille Pelletan (1846-1915)

Cette Jeune Ecole va ainsi influencer la politique navale française jusqu’au début du 20ème siècle, le dernier ministre pouvant être rattaché à cette école de pensée étant Camille Pelletan, ministre de la Marine de 1903 à 1905 qui passa à la postérité sous le nom de «Naufrageur de la Marine», un surnom visiblement injuste si on en croit les historiens.

Entre-temps la crise de Fachoda (1898) à montré l’état de décrépitude de l’escadre française et la nécessité de relancer la construction de cuirassés capables de faire face aux réalisations britanniques.

Néanmoins quand le premier conflit mondial éclate en 1914, l’Escadre française est loin de faire le poids face à la Royal Navy ou même à la Kaiserliche Marine. Heureusement pour nos marins, l’adversaire allait être la marine austro-hongroise bien moins redoutable que son allié allemand et qui devait faire face à la marine italienne et à une géographie ingrate qui l’obligea à mener une politique de flotte en attente (fleet-in-being).

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Alfred T. Mahan (1840-1914)

Ce concept inventé par le théoricien et historien américain Alfred T. Mahan consiste à constituer une flotte insuffisante pour vaincre un ennemi plus fort mais capable par sa seule présence de paralyser ou du moins de gêner les mouvements d’une flotte plus puissante qui n’est plus totalement maîtresse de ses mouvements.

A suivre

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