Cuirassé Lance-Engins Jean Bart

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La refonte lance-missiles des cuirassés Richelieu (1940 – 1967) et Jean Bart (1940 – 1970), dans le prolongement de la reconstruction de la flotte de surface française après la Deuxième Guerre mondiale (1939 – 1945), aurait pu fournir deux vecteurs de surface pour la dissuasion nucléaire française. La Marine nationale marquait un temps son intérêt pour le missile de croisière à charge nucléaire Regulus II et ne pouvait qu’avoir un avis sur le projet italien de croiseur Polaris.

Le regretté Alain Guillerm glissait rapidement dans l’un de ses ouvrages (La Marine de Guerre moderne – 1915-2015) qu’il avait été dommage que la Marine nationale n’ait pas eu les budgets nécessaires à la conversion du Jean Bart en cuirassé lance-missiles.

Cuirassé lance-missiles 

Revenons à la situation connue par la Royale à la fin de l’année 1957. Deux cuirassés sont alors en service, les Richelieu (1940 – 1967) et Jean Bart (1940 – 1970). Robert Dumas (Le cuirassé Jean Bart – 1939-1970) narre dans un livre éponyme un projet de refonte concernant le Jean Bart. Deux projets s’affrontaient, le deuxième concernait un débarquement partielle ou totale de l’artillerie (principale, secondaire et anti-aérienne) afin d’obtenir un navire lance-engins.

Ce deuxième projet comportait pas moins de cinq variantes, seuls les affuts de 100 modèle 1953 sont conservés :

  • solution A : suppression des affûts de 57 de la plage arrière, construction d’un hangar central prolongeant le pont château jusqu’au cabestan de touage. 3 rampes lance-missiles pour 24 à 44 engins ;
  • solution B : suppression des affûts de 57 de la plage arrière et prolongation intégrale du pont château jusqu’au cabestan de touage. 6 rampes sont prévues pour une capacité de 75 à 150 missiles ;
  • solution C : suppression des affûts de 57 de la plage arrière sans construction de nouvelles superstructures. 6 rampes et 75 à 90 missiles sont prévues. C’est la solution la plus avantageuse pour le devis de poids ;
  • solution D : suppression de la tourelle I de 380 et des deux affûts de 57 de la plage avant. Prolongement du pont château jusqu’au brise-lames AV ou AR ? Les ébranlements dus aux tirs de la tourelle II ne sont pas prohibitifs. 3 ou 4 rampes de lancement pour 210 missiles ;
  • solution E : suppression des deux tourelles de 380 et prolongement du pont château jusqu’au brise lame avant. Dans la variante extrême de la solution extrême le nombre de rampes aurait été de 6 ou 8 pour 325 missiles.

Il manque une « solution F » avec la conjonction des solutions B et E qui nous aurait donné, sur le papier, un navire entièrement missilisé avec 12 à 14 rampes et 400 à 475 missiles… !

Vecteurs de la dissuasions océaniques ? 

Laissons de coté ce projet de refonte afin mettre sur le même plan historique la question des armements nucléaires dans la Marine nationale dans les années 1950. Le premier vecteur devait être un sous-marin puis un porte-avions. Mais pourquoi pas un cuirassé ?

L’introduction de l’atome, tant dans la propulsion des plateformes que comme explosif, avivait la rivalité inter-armées, aussi bien aux États-Unis qu’en France. Dans notre pays, l’Armée de l’Air mettait en œuvre le premier dispositif de représailles massives sur Mirage IV et la première bombe à gravitation française (AN-11, 60 kt) dès 1964.

La Marine nationale se lance dans la réalisation d’un premier sous-marin à propulsion nucléaire. Le fameux Q244 qui est abandonné dès 1958 en raison de l’échec de la filière retenue. Un nouveau projet est lancé à partir de 1959 et il aboutira au SNLE Le Redoutable qui mènera sa première patrouille en 1972.

En attendant, la Marine nationale repositionne son « offre stratégique » sur porte-avions. Le Conseil Supérieur de la Marine en sa séance du 6 mai 1958 abandonne le PA58 Verdun qui était un Clemenceau amélioré, conçu dans l’optique de porter des bombardiers atomiques. À la demande du secrétaire d’État à la Marine, le lancement d’un troisième sistership du Clemenceau (22 novembre 1961 – 1er octobre 1997) est décidé, le PA59, avec quelques améliorations mineures, notamment sur l’auto-protection.

Dans l’attente des premiers SNLE – qui ne sont alors pas espérés avant, au moins, la fin des années 1960 suite à l’échec du Q244 -, le projet d’embarquement de Regulus II est étudié en décembre de l’année 1958, sept mois après l’abandon du PA58 Verdun (Hervé Coutau-Bégarie, Le problème du porte-avions, Paris, Economica, 1990, p. 80 ; plus précisément dans Jean Moulin, Les porte-avions Clemenceau et Foch, Paris, Marines éditions, 2006, p. 188).

Croiseur Polaris

Conservons, en plus, à l’esprit quelques développements dans le caractère nucléaire de l’Alliance Atlantique et la mise en œuvre de ces armements par les alliés. L’Italie, ayant abandonné l’ambition d’acquérir des sous-marins à propulsion atomique, s’intéresse elle-même à refondre ses croiseurs hérités de la Deuxième Guerre mondiale.

 

1960 est aussi l’année où l’administration Eisenhower propose aux alliés de l’OTAN la mise en place d’une force nucléaire multilatérale, via la mise à disposition de SNLE équipés du missile Polaris. La proposition se concrétise quand, face à l’abandon de l’engin Skybolt par les États-Unis, Londres, qui participait au programme, se trouve face à trois choix : assumer la moitié des dépenses de développement de ce missile, l’abandonner ou demander la fourniture de SNLE à fusée Polaris. Ce seront les accords de Nassau (21 décembre 1962) qui lient l’existence d’une dissuasion océanique anglaise à celle des États-Unis.

L’Italie semble se joint au projet car le croiseur Giuseppe Garibaldi a été modernisé au tout début des années 1960 avec une rampe double d’engins Terrier et quatre silos pour missiles balistiques Polaris. Cela demeure le seul Croiseur Lance-Engins connu à ce jour. La Marina militare justifiait ce choix d’un navire de surface par le fait que la Méditerranée était un lac otanien.

Cuirassés lance-engins ?

Résultant des trois cercles précédents comportant un projet de refonte lance-missiles, l’introduction de l’arme atomique dans la Marine nationale et la place de l’atome dans l’Alliance Atlantique, il est étonnant de voir surgir l’idée d’un cuirassé lance-engins. L’hypothèse n’est que le prolongement de l’idée d’embarquer des Regulus II sur les Clemenceau et Foch, c’est-à-dire disposer « rapidement » en mer d’un vecteur de la dissuasion nucléaire française.

Les deux cuirassés Richelieu et Jean Bart pouvaient recevoir quelques tubes lance-missiles directement dérivés de ceux prévus pour les Redoutable et alors mis au point sur le Gymnote. Ils auraient reçu les missiles balistiques M1 (3000 km de portée) qui équiperont alors les quatre premiers SNLE de la classe Le Redoutable. La défense aérienne de ces unités aurait pu profiter de l’embarquement d’une à deux rampes Terrier (30 km), Tartar (30 km) ou Masurca (60 km).

Au fur et à mesure de la conservation en service des deux navires de ligne en service, les tubes lance-missiles auraient pu porter chaque nouveau missile balistique (du M1 au M4, soit de 3 à 5000 km), accroissant d’autant les capacités dissuasives des vaisseaux. Aussi, la question de l’acquisition d’un système de défense aérienne à longue portée tel le RIM-8 Talos aurait posé la question de la constitution d’un groupe autonome rassemblant un cuirassé et des frégates, sans porte-avions.

Financièrement, le désarmement de toute ou partie des croiseurs et la réduction drastique de leur équipage par dépose d’une grande partie de l’artillerie auraient pu offrir une autre posture opérationnelle. Surtout, il y aurait pu y avoir une mise en concurrence de ces navires avec la construction de SNLE supplémentaires après les quatre premières unités de la classe Le Redoutable.

Pendant la guerre du Kippour (6 – 25 octobre 1973), le SNLE Le Redoutable entra ostensiblement en Méditerranée et se positionnait au Sud de la Crète. Preuve que l’affichage de la posture nucléaire sert dans les manœuvres diplomatiques. Et c’est, notamment, tout l’intérêt de la FANu (Force Aéronavale Nucléaire) portée par les porte-avions.

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